Les cinémas

Nha-trang avait quatre salles de cinéma. Elles offraient trois classes, la plus chère étant la plus éloignée du grand écran ou, si la salle en était dotée, située à l'étage. Les films restaient à l'affiche pendant une semaine et leur passage était précédé d'annonces à grands renforts de haut-parleurs installés sur des Lambrettas à trois roues sillonnant la ville. Déjà la concurrence faisait rage, la publicité nous cassait autant les oreilles que la propagande officielle disséminée à tous vents avec les mêmes moyens et aux mêmes décibels. Certes, il y avait des grands posters de films comme on en voit maintenant, collés sur les flancs de ces vecteurs de publicité ambulants ou au coin de rues, protégés par un grillage ; mais c'étaient d'immenses panneaux peints qui ornaient les façades des cinémas.
Le peuple vietnamien en général, et celui de Nha-Trang en particulier, était bon public, en parfaite communion avec le film et applaudit de joie quand « enfin Zorro arriva... ».

Situé sur la rue Độc-Lập, le cinéma Tân-Tân était le plus « branché » auprès des élèves du Collège : il ne présentait que des films occidentaux, en majorité français, avec Alain Delon, Jean-Paul Belmondo ou Louis de Funès (qui ne se souvient pas de la série des « gendarmes » ou Fantomas ?). Certains se souviennent encore que la musique de film La Rivère Kwai, toujours la même, retentit dès que le mot Fin s'afficha sur l'écran.
Avec sa belle façade art déco, il faisait bien plus chic que son frère cadet Minh-Châu qui proposait le même type de produit.


Cinéma Tân Tân

Tân-Tiến, quant à lui, visait une clientèle différente avec les films indiens à l'eau de rose qui ont fait tant pleurnicher la gente féminine de la ville, jeune et moins jeune. Le cinéma se fit beau et grand à la fin des années 60 dominant de ses deux étages la rue qui reliait Độc-Lập à Trần Quý-Cáp, preuve que son propriétaire avait du flair en se mettant sur un tel créneau de marché ! Il ne devait pas ignorer l'attraction que ce genre de films exerçait en Inde sur une certaine population, lui-même étant d'origine indienne et possédait une boutique de tissus occidentaux (pour la confection des costumes) et de produits de beauté sur la rue Độc-Lập, en face du cinéma Tân-Tân.


Cinéma Tân Tiên

Le plus éclectique me semble être Tân-Quang. Il mélangeait tous les genres : entre les productions hollywoodiennes et les pièces de théâtre « cải-lương » , il a donné sa chance au cinéma vietnamien dès ses balbutiements et projetait des films «chưởng » de Hong-Kong à leurs débuts.
Tân-Quang n'a pas connu beaucoup de succès auprès de nos camarades du Collège, à l'époque très sensibles à tout ce qui venait de l'Occident. Même s'ils ne l'avouaient point, je suis certaine qu'ils étaient nombreux à dévorer les « truyên chưởng», ces romans-fleuves de douze à treize tomes de quelques cinq cents pages chacun, loués à la sauvette et passés par des centaines de mains donc bourrés de microbes ! Comment pouvaient-ils manquer les films «Cô gái Đồ-Long» ou «Thần-điêu đại-hịệp» ?
Avec mes frères et soeur, nous avons passé de bons moments dans cette grande salle, invités par Huệ-Minh, notre amie et voisine, la fille de M. Võ-Đình-Kình, le propriétaire. Grâce à ce voisinage privilégié, il nous est souvent arrivé de croiser Thanh-Nga, La-Thoại-Tân, Hùng-Cường et bien d'autres vedettes de l'époque.

Huệ-Minh a effectué toute sa scolarité au Collège, tout comme sa soeur aînée Huệ-Trân et son frère Võ-Đình-Tuấn sont allés jusqu'au dernier niveau qu'offrait le Collège à leur époque.  Avec  Tôn-Thất-Anh, le fils unique de M. Tôn-Thất-Đệ, propriétaire du cinéma Tân-Tân, nous avons fait un bout de chemin ensemble depuis la maternelle de Mme Toại. Et qui ne connaissait pas Mohamed Ali dont les cheveux noirs de jais étaient toujours bien peignés et enduits de brillantine ? Cet air de jeune homme bien sage cachait un farceur de premier ordre. Son père a confié tous ses enfants au Collège. 

Des années sont passées et un seul des quatre a survécu comme salle de cinéma ou de théâtre avec sa splendeur d'antan dans le Nha-trang d'aujourd'hui : notre ancien cinéma Tân-Quang toise toujours le grand carrefour Ngã Sáu avec sa façade bariolée de couleurs de ses immenses panneaux peints. 

Bích Diệp